Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/163

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aimante. Il y avoit dans ses grands yeux bleus un mélange de douceur, de tendresse & de tristesse, qui faisoit qu’on ne pouvoit le voir sans s’intéresser à lui. Aux regards, au ton de ce pauvre jeune homme, on eût dit qu’il prévoyoit sa destinée & qu’il se sentoit né pour être malheureux.

Son caractere ne démentoit pas sa physionomie. Plein de patience & de complaisance, il sembloit plutôt étudier avec moi que m’instruire. Il n’en falloit pas tant pour me le faire aimer, son prédécesseur avoit rendu cela très-facile. Cependant malgré tout le tems qu’il me donnoit, malgré toute la bonne volonté que nous y mettions l’un & l’autre & quoiqu’il s’y prît très-bien, j’avançai peu en travaillant beaucoup. Il est singulier qu’avec assez de conception je n’ai jamais pu rien apprendre avec des maîtres, excepté mon pere & M. Lambercier. Le peu que je sais de plus, je l’ai appris seul, comme on verra ci-après. Mon esprit impatient de toute espece de joug ne peut s’asservir à la loi du moment. La crainte même de ne pas apprendre m’empêche d’être attentif. De peur d’impatienter celui qui me parle, je feins d’entendre ; il va en avant & je n’entends rien. Mon esprit veut marcher à son heure, il ne peut se soumettre à celle d’autrui.

Le tems des ordinations étant venu, M. Gâtier s’en retourna diacre dans sa province. Il emporta mes regrets, mon attachement, ma reconnoissance. Je fis pour lui des vœux qui n’ont pas été plus exaucés que ceux que j’ai faits pour moi-même. Quelques années après j’appris qu’étant vicaire dans une paroisse il avoit fait un enfant à une fille, la seule dont avec un cœur très-tendre il eût jamais été amoureux. Ce fut un scandale