Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/167

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Je rapportai chez elle en triomphe son livre de musique dont j’avois tiré si bon parti. Mon air d’Alphée & Aréthuse étoit à-peu-près tout ce que j’avois appris au séminaire. Mon goût marqué pour cet art lui fit naître la pensée de me faire musicien. L’occasion étoit commode. On faisoit chez elle au moins une fois la semaine de la musique & le maître de musique de la cathédrale qui dirigeoit ce petit concert venoit la voir très-souvent. C’étoit un Parisien nommé M. le Maître, bon compositeur, fort vif, fort gai, jeune encore, assez bien fait, peu d’esprit, mais au demeurant très-bon homme. Maman me fit faire sa connoissance ; je m’attachois à lui, je ne lui déplaisois pas : on parla de pension ; l’on en convint. Bref, j’entrai chez lui & j’y passai l’hiver d’autant plus agréablement que la maîtrise n’étant qu’à vingt pas de la maison de Maman, nous étions chez elle en un moment & nous y soupions très-souvent ensemble.

On jugera bien que la vie de la maîtrise toujours chantante & gaie, avec les musiciens & les enfans de chœur, me plaisoit plus que celle du séminaire avec les peres de St. Lazare. Cependant cette vie, pour être plus libre, n’en étoit pas moins égale & réglée. J’étois fait pour aimer l’indépendance & pour n’en abuser jamais. Durant six mais entiers, je ne sortis pas une seule fois que pour aller chez Maman ou à l’église & je n’en fus pas même tenté. Cet intervalle est un de ceux où j’ai vécu dans le plus grand calme & que je me suis rappelés avec le plus de plaisir. Dans les situations diverses où je me suis trouvé, quelques-uns ont été marqués par un tel sentiment de bien-être, qu’en les remémorant j’en suis affecté comme si