Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/174

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L’ancien chapitre de Geneve où jadis tant de Princes & d’Evêques se faisoient un honneur d’entrer, a perdu dans son exil son ancienne splendeur, mais il a conservé sa fierté. Pour pouvoir y être admis, il faut toujours être gentilhomme ou docteur de Sorbonne, & s’il est un orgueil pardonnable après celui qui se tire du mérite personnel, c’est celui qui se tire de la naissance. D’ailleurs tous les prêtres qui ont des laïques à leurs gages les traitent d’ordinaire avec assez de hauteur. C’est ainsi que les chanoines traitoient souvent le pauvre le Maître. Le chantre sur-tout, appellé M. l’abbé de Vidonne, qui, du reste étoit un très-galant homme, mais trop plein de sa noblesse, n’avoit pas toujours pour lui les égards que méritoient ses talens, & l’autre n’enduroit pas volontiers ces dédains. Cette année ils eurent durant la semaine sainte un démêlé plus vif qu’à l’ordinaire dans un dîné de regle que l’Evêque donnoit aux chanoines & où le Maître étoit toujours invité. Le chantre lui fit quelque passe-droit & lui dit quelque parole dure, que celui-ci ne put digérer. Il prit sur-le-champ la résolution de s’enfuir la nuit suivante, & rien ne put l’en faire démordre, quoique Madame de Warens, à qui il alla faire ses adieux, n’épargnât rien pour l’appaiser. Il ne put renoncer au plaisir de se venger de ses tyrans, en les laissant dans l’embarras aux fêtes de Pâques, tems où l’on avoit le plus grand besoin de lui. Mais ce qui l’embarrassoit lui-même étoit sa musique qu’il vouloit emporter, ce qui n’étoit pas facile. Elle formoit une caisse assez grosse & fort lourde, qui ne s’emportoit pas sous le bras.

Maman fit ce que j’aurois fait & ce que je ferois encore à