Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/173

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même lui parler, bien sûr qu’il se seroit moqué de moi. Cependant j’aurois voulu allier cet attachement avec celui qui me dominoit. J’en parlois à Maman avec transport ; le Maître lui en parloit avec éloges. Elle consentit qu’on le lui amenât : mais cette entrevue ne réussit point du tout : il la trouva précieuse ; elle le trouva libertin, & s’alarmant pour moi d’une aussi mauvaise connoissance, non-seulement elle me défendit de le lui ramener, mais elle me peignit si fortement les dangers que je courois avec ce jeune homme, que je devins un peu plus circonspect à m’y livrer, &, très-heureusement pour mes mœurs & pour ma tête, nous fûmes bientôt séparés.

M. le Maître avoit les goûts de son art ; il aimoit le vin. À table, cependant il étoit sobre ; mais en travaillant dans son cabinet il falloit qu’il bût. Sa servante le savoit si bien que sitôt qu’il préparoit son papier pour composer & qu’il prenoit son violoncelle, son pot & son verre arrivoient l’instant d’après & le pot se renouveloit de tems à autre. Sans jamais être absolument ivre, il étoit toujours pris de vin, & en vérité c’étoit dommage, car c’étoit un garçon essentiellement bon & si gai que Maman ne l’appeloit que petit-chat. Malheureusement il aimoit son talent, travailloit beaucoup & buvoit de même. Cela prit sur sa santé & enfin sur son humeur ; il étoit quelquefois ombrageux & facile à offenser. Incapable de grossiéreté, incapable de manquer à qui que ce fût, il n’a jamais dit une mauvaise parole, même à un de ses enfans de chœur. Mais il ne falloit pas non plus lui manquer & cela étoit juste. Le mal étoit qu’ayant peu d’esprit il ne discernoit pas les tons & les caracteres & prenoit souvent la mouche sur rien.