Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/178

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sentiment & écumant au milieu de la rue, il fut délaissé du seul ami sur lequel il eût dû compter. Je pris l’instant où personne ne songeoit à moi, je tournai le coin de la rue & je disparus. Grace au Ciel j’ai fini ce troisieme aveu pénible ; s’il m’en restoit beaucoup de pareils à faire, j’abandonnerois le travail que j’ai commencé.

De tout ce que j’ai dit jusqu’à présent, il en est resté quelques traces dans les lieux où j’ai vécu ; mais ce que j’ai à dire dans le livre suivant est presque entierement ignoré. Ce sont les plus grandes extravagances de ma vie & il est heureux qu’elles n’oient pas plus mal fini. Mais ma tête montée au ton d’un instrument étranger étoit hors de son diapason ; elle y revint d’elle-même, & alors je cessai mes folies, ou du moins j’en fis de plus accordantes à mon naturel. Cette époque de ma jeunesse est celle dont j’ai l’idée la plus confuse. Rien presque ne s’y est passé d’assez intéressant à mon cœur pour m’en retracer vivement le souvenir, & il est difficile que dans tant d’allées & venues, dans tant de déplacemens successifs, je ne fasse pas quelques transpositions de tems ou de lieu. J’écris absolument de mémoire, sans monumens, sans matériaux qui puissent me la rappeller. Il y a des événemens de ma vie qui me sont aussi présens que s’ils venoient d’arriver ; mais il y a des lacunes & des vides que je ne peux remplir qu’à l’aide de récits aussi confus que le souvenir qui m’en est resté. J’ai donc pu faire des erreurs quelquefois & j’en pourrai faire encore sur des bagatelles, jusqu’au tems où j’ai de moi des renseignemens plus sûrs ; mais en ce qui importe vraiment au sujet je suis assuré d’être exact & fidele, comme je tâcherai