Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/184

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Giraud genevoise, qui pour mes péchés s’avisa de prendre du goût pour moi. Elle pressoit toujours Merceret de m’amener chez elle ; je m’y laissois mener parce que j’aimois assez Merceret & qu’il y avoit là d’autres jeunes personnes que je voyois volontiers. Pour Mademoiselle Giraud qui me faisoit toutes sortes d’agaceries, on ne peut rien ajouter à l’aversion que j’avois pour elle. Quand elle approchoit de mon visage son museau sec & noir barbouillé de tabac d’Espagne, j’avois peine à m’abstenir d’y cracher. Mais je prenois patience ; à cela près, je me plaisois fort au milieu de toutes ces filles, & soit pour faire leur cour à Mademoiselle Giraud, soit pour moi-même, toutes me fêtoient à l’envi. Je ne voyois à tout cela que de l’amitié. J’ai pensé depuis qu’il n’eût tenu qu’à moi d’y voir davantage : mais je ne m’en avisois pas, je n’y pensois pas.

D’ailleurs des couturieres, des filles de chambre, de petites marchandes ne me tentoient gueres. Il me falloit des Demoiselles. Chacun a ses fantaisies, ç’a toujours été la mienne & je ne pense pas comme Horace sur ce point-là. Ce n’est pourtant pas du tout la vanité de l’état & du rang qui m’attire ; c’est un teint mieux conservé, de plus belles mains, une parure plus gracieuse, un air de délicatesse & de propreté sur toute la personne, plus de goût dans la maniere de se mettre & de s’exprimer, une robe plus fine & mieux faite, une chaussure plus mignonne, des rubans, de la dentelle, des cheveux mieux ajustés. Je préférerois toujours la moins jolie ayant plus de tout cela. Je trouve moi-même cette préférence très-ridicule ; mais mon cœur la donne malgré moi.