Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/207

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ne firent pas pour moi de Lausanne un séjour fort agréable. Les écoliers ne se présentoient pas en foule ; pas une seule écoliere & personne de la ville. J’eus en tout deux ou trois gros Teutches aussi stupides que j’étois ignorant, qui m’ennuyoient à mourir & qui dans mes mains ne devinrent pas de grands croque-notes. Je fus appellé dans une seule maison où un petit serpent de fille se donna le plaisir de me montrer beaucoup de musique dont je ne pus pas lire une note & qu’elle eut la malice de chanter ensuite devant M. le maître pour lui montrer comment cela s’exécutoit. J’étois si peu en état de lire un air de premiere vue, que dans le brillant concert dont j’ai parlé, il ne me fut pas possible de suivre un moment l’exécution pour savoir si l’on jouoit bien ce que j’avois sous les yeux & que j’avois composé moi-même.

Au milieu de tant d’humiliations j’avois des consolations très-douces, dans les nouvelles que je recevois de tems en tems des deux charmantes amies. J’ai toujours trouvé dans le sexe une grande vertu consolatrice, & rien n’adoucit plus mes afflictions dans mes disgrâces que de sentir qu’une personne aimable y prend intérêt. Cette correspondance cessa pourtant bientôt après & ne fut jamais renouée ; mais ce fut ma faute. En changeant de lieu je négligeai de leur donner mon adresse, & forcé par la nécessité de songer continuellement à moi-même, je les oubliai bientôt entierement.

Il y a long-tems que je n’ai parlé de ma pauvre Maman ; mais si l’on croit que je l’oubliois aussi, l’on se trompe fort. Je ne cessois de penser à elle & de désirer de la retrouver, non-seulement pour le besoin de ma subsistance, mais bien plus pour