Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/209

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par conjecture ; car une de mes ineptes bizarreries étoit de n’oser m’informer d’elle, ni prononcer son nom sans la plus absolue nécessité. Il me sembloit qu’en la nommant je disois tout ce qu’elle m’inspiroit, que ma bouche révéloit le secret de mon cœur, que je la compromettois en quelque sorte. Je crois même qu’il se mêloit à cela quelque frayeur qu’on ne me dît du mal d’elle. On avoit parlé beaucoup de sa démarche & un peu de sa conduite. De peur qu’on n’en dît pas ce que je voulois entendre, j’aimois mieux qu’on n’en parlât point du tout.

Comme mes écoliers ne m’occupoient pas beaucoup & que sa ville natale n’étoit qu’à quatre lieues de Lausanne, j’y fis une promenade de deux ou trois jours, durant lesquels la plus douce émotion ne me quitta point. L’aspect du lac de Geneve & de ses admirables côtes eut toujours à mes yeux un attrait particulier que je ne saurois expliquer & qui ne tient pas seulement à la beauté du spectacle, mais à je ne sais quoi de plus intéressant qui m’affecte & m’attendrit. Toutes les fois que j’approche du Pays-de-Vaud, j’éprouve une impression composée du souvenir de Madame de Warens qui y est née de mon pere qui y vivoit, de Mlle. de Vulson qui y eut les prémices de mon cœur, de plusieurs voyages de plaisir que j’y fis dans mon enfance & ce me semble, de quelque autre cause encore plus secrete & plus forte que tout cela. Quand l’ardent désir de cette vie heureuse & douce qui me fuit & pour laquelle j’étois né vient enflammer mon imagination, c’est toujours au Pays-de-Vaud, près du lac, dans des campagnes charmantes qu’elle se fixe. Il me faut