Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/213

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de François & réduit à son Grec, au Turc & à la langue Franque pour toute ressource ; ce qui ne lui en procuroit pas beaucoup dans le pays où il s’étoit enfourné. Il me proposa de l’accompagner pour lui servir de secrétaire & d’interpréte. Malgré mon petit habit violet nouvellement acheté & qui ne cadroit pas mal avec mon nouveau poste, j’avois l’air si peu étoffé qu’il ne me crut pas difficile à gagner & il ne se trompa point. Notre accord fut bientôt fait ; je ne demandois rien & il promettoit beaucoup. Sans caution, sans sûreté, sans connoissance, je me livre à sa conduite & dès le lendemain me voilà parti pour Jérusalem.

Nous commençâmes notre tournée par le canton de Fribourg, où il ne fit pas grand’chose. La dignité épiscopale ne permettoit pas de faire le mendiant & de quêter aux particuliers ; mais nous présentâmes sa commission au Sénat, qui lui donna une petite somme. De-là nous fûmes à Berne. Nous logeâmes au Faucon, bonne auberge alors, où l’on trouvoit bonne compagnie. La table étoit nombreuse & bien servie. Il y avoit long-tems que je faisois mauvaise chere ; j’avois grand besoin de me refaire ; j’en avois l’occasion & j’en profitai. Monseigneur l’Archimandrite étoit lui-même un homme de bonne compagnie, aimant assez à tenir table, gai, parlant bien pour ceux qui l’entendoient, ne manquant pas de certaines connoissances & plaçant son érudition grecque avec assez d’agrément. Un jour cassant au dessert des noisettes, il se coupa le doigt fort avant, & comme le sang sortoit avec abondance, il montra son doigt à la compagnie & dit en riant : mirate, signori ; questo è sangue Pelasgo.