Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/219

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lois m’attacher à un militaire & devenir militaire moi-même ; car on avoit arrangé que je commencerois par être cadet. Je croyois déjà me voir en habit d’officier avec un beau plumet blanc. Mon cœur s’enfloit à cette noble idée. J’avois quelque teinture de géométrie & de fortifications ; j’avois un oncle ingénieur ; j’étois en quelque sorte enfant de la balle. Ma vue courte offroit un peu d’obstacle, mais qui ne m’embarrassoit pas ; & je comptois bien à force de sang-froid & d’intrépidité suppléer à ce défaut. J’avois lu que le Maréchal Schomberg avoit la vue très-courte ; pourquoi le Maréchal Rousseau ne l’aurait-il pas ? Je m’échauffois tellement sur ces folies que je ne voyois plus que troupes, remparts, gabions, batteries & moi au milieu du feu & de la fumée, donnant tranquillement mes ordres la lorgnette à la main. Cependant quand je passois dans des campagnes agréables, que je voyois des bocages & des ruisseaux ; ce touchant aspect me faisoit soupirer de regret ; je sentois au milieu de ma gloire que mon cœur n’étoit pas fait pour tant de fracas & bientôt, sans savoir comment, je me retrouvois au milieu de mes cheres bergeries, renonçant pour jamais aux travaux de Mars.

Combien l’abord de Paris démentit l’idée que j’en avois ! La décoration extérieure que j’avois vue à Turin, la beauté des rues, la symétrie & l’alignement des maisons me faisoient chercher à Paris autre chose encore. Je m’étois figuré une ville aussi belle que grande, de l’aspect le plus imposant, où l’on ne voyoit que de superbes rues, des palois de marbre & d’or. En entrant par le faubourg St. Marceau je ne vis que