Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/220

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


de petites rues sales & puantes, de vilaines maisons noires, l’air de la mal-propreté, de la pauvreté, des mendians, des charretiers, des ravaudeuses, des crieuses de tisane & de vieux chapeaux. Tout cela me frappa d’abord à tel point que tout ce que j’ai vu depuis à Paris de magnificence réelle, n’a pu détruire cette premiere impression & qu’il m’en est resté toujours un secret dégoût pour l’habitation de cette capitale. Je puis dire que tout le tems que j’y ai vécu dans la suite, ne fut employé qu’à y chercher des ressources pour me mettre en état d’en vivre éloigné. Tel est le fruit d’une imagination trop active qui exagere par-dessus l’exagération des hommes & voit toujours plus que ce qu’on lui dit. On m’avoit tant vanté Paris que je me l’étois figuré comme l’ancienne Babylone, dont je trouverois peut-être autant à rabattre, si je l’avois vue, du portrait que je m’en suis fait. La même chose m’arriva à l’Opéra où je me pressai d’aller le lendemain de mon arrivée ; la même chose m’arriva dans la suite à Versailles, dans la suite encore en voyant la mer, & la même chose m’arrivera toujours en voyant des spectacles qu’on m’aura trop annoncés : car il est impossible aux hommes & difficile à la nature elle-même de passer en richesse mon imagination.

À la maniere dont je fus reçu de tous ceux pour qui j’avois des lettres, je crus ma fortune faite. Celui à qui j’étois le plus recommandé & qui me caressa le moins étoit M. de Surbeck retiré du service & vivant philosophiquement à Bagneux, où je fus le voir plusieurs fois & où jamais il ne m’offrit un verre d’eau. J’eus plus d’accueil de Madame de Merveilleux belle-sœur de l’Interpréte & de son neveu Officier aux Gardes.