Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/225

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m’accablent de leur nombre & de leur force. Dix volumes par jour n’auroient pas suffi. Où prendre du tems pour les écrire ? En arrivant je ne songeois qu’à bien dîné. En partant je ne songeois qu’à bien marcher. Je sentois qu’un nouveau paradis m’attendoit à la porte, je ne songeois qu’à l’aller chercher.

Jamais je n’ai si bien senti tout cela que dans le retour dont je parle. En venant à Paris je m’étois borné aux idées relatives à ce que j’y allois faire. Je m’étois élancé dans la carriere où j’allois entrer & je l’avois parcourue avec assez de gloire ; mais cette carriere n’étoit pas celle où mon cœur m’appelloit & les êtres réels nuisoient aux êtres imaginaires. Le Colonel Godard & son neveu figuroient mal avec un héros tel que moi. Grace au Ciel j’étois maintenant délivré de tous ces obstacles : je pouvois m’enfoncer à mon gré dans le pays des chimeres, car il ne restoit que cela devant moi. Aussi je m’y égarai si bien que je perdis réellement plusieurs fois ma route, & j’eusse été fort fâché d’aller plus droit ; car sentant qu’à Lyon j’allois me retrouver sur la terre, j’aurois voulu n’y jamais arriver.

Un jour entr’autres m’étant à dessein détourné pour voir de près un lieu qui me parut admirable ; je m’y plus si fort & j’y fis tant de tours que je me perdis enfin tout-à-fait. Après plusieurs heures de course inutile, las & mourant de soif & de faim, j’entrai chez un paysan dont la maison n’avoit pas belle apparence, mais c’étoit la seule que je visse aux environs. Je croyois que c’étoit comme à Geneve ou en Suisse, où tous les habitans à leur aise sont en état d’exercer l’hospitalité. Je priai celui-ci de me donner à dîné en payant. Il