Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/235

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


descendre, des précipices à mes côtés qui me fassent bien peur. J’eus ce plaisir & je le goûtai dans tout son charme en approchant de Chambéri. Non loin d’une montagne coupée qu’on appelle le Pas-de-l’Echelle, au-dessous du grand chemin taillé dans le roc, à l’endroit appellé Chailles, court & bouillonne dans des gouffres affreux une petite riviere qui paroît avoir mis à les creuser des milliers de siecles. On a bordé le chemin d’un parapet pour prévenir les malheurs : cela faisoit que je pouvois contempler au fond & gagner des vertiges tout à mon aise ; car ce qu’il y a de plaisant dans mon goût pour les lieux escarpés, est qu’ils me font tourner la tête, & j’aime beaucoup ce tournoiement, pourvu que je sois en sûreté. Bien appuyé sur le parapet, j’avançois le nez & je restois là des heures entieres, entrevoyant de tems en tems cette écume & cette eau bleue dont j’entendois le mugissement à travers les cris des corbeaux & des oiseaux de proie qui voloient de roche en roche & de broussaille en broussaille à cent toises au-dessous de moi. Dans les endroits où la pente étoit assez unie & la broussaille assez claire pour laisser passer des cailloux, j’en allois chercher au loin d’aussi gros que je les pouvois porter, je les rassemblois sur le parapet en pile, puis les lançant l’un après l’autre, je me délectois à les voir rouler, bondir & voler en mille éclats avant que d’atteindre le fond du précipice.

Plus près de Chambéri j’eus un spectacle semblable en sens contraire. Le chemin passe au pied de la plus belle cascade que je vis de mes jours. La montagne est tellement escarpée que l’eau se détache net & tombe en arcade assez loin pour qu’on puisse passer entre la cascade & la roche, quelquefois sans être