Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/236

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mouillé. Mais si l’on ne prend bien ses mesures on y est aisément trompé, comme je le fus : car à cause de l’extrême hauteur l’eau se devise & tombe en poussiere ; & lorsqu’on approche un peu trop de ce nuage, sans s’appercevoir d’abord qu’on se mouille, à l’instant on est tout trempé.

J’arrive enfin, je la revois. Elle n’étoit pas seule. M. l’Intendant général étoit chez elle au moment que j’entrai. Sans me parler elle me prend la main & me présente à lui avec cette grace qui lui ouvroit tous les cœurs : le voilà, Monsieur, ce pauvre jeune homme ; daignez le protéger aussi long-tems qu’il le méritera, je ne suis plus en peine de lui pour le reste de sa vie. Puis m’adressant la parole ; mon enfant me dit-elle, vous appartenez au Roi : remerciez M. l’Intendant qui vous donne du pain. J’ouvrois de grands yeux sans rien dire, sans savoir trop qu’imaginer : il s’en fallut peu que l’ambition naissante ne me tournât la tête & que je ne fisse déjà le petit Intendant. Ma fortune se trouva moins brillante que sur ce début je ne l’avois imaginée ; mais quant à présent c’étoit assez pour vivre & pour moi c’étoit beaucoup. Voici de quoi il s’agissoit.

Le roi Victor Amédée jugeant par le sort des guerres précédentes & par la position de l’ancien patrimoine de ses peres qu’il lui échapperoit quelque jour, ne cherchoit qu’à l’épuiser. Il y avoit peu d’années qu’ayant résolu d’en mettre la Noblesse à la taille, il avoit ordonné un cadastre général de tout le pays afin que rendant l’imposition réelle, on pût la répartir avec plus d’équité. Ce travail commencé sous le pere fut achevé sous le fils. Deux ou trois cens hommes, tant arpenteurs qu’on appelloit géometres, qu’écrivains qu’on