Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/246

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la chymie & l’anatomie, confondues dans mon esprit sous le nom de médecine, ne servoient qu’à me fournir des sarcasmes plaisans toute la journée & à m’attirer des soufflets de tems en tems. D’ailleurs un goût différent & trop contraire à celui-là croissoit par degrés & bientôt absorba tous les autres. Je parle de la musique. Il faut assurément que je sois né pour cet art, puisque j’ai commencé de l’aimer des mon enfance & qu’il est le seul que j’aye aimé constamment dans tous les tems. Ce qu’il y a d’étonnant, est qu’un art pour lequel j’étois né, m’ait néanmoins tant coûté de peine à apprendre & avec des succès si lents, qu’après une pratique de toute ma vie, jamais je n’ai pu parvenir à chanter sûrement tout à livre ouvert. Ce qui me rendoit sur-tout alors cette étude agréable, étoit que je la pouvois faire avec Maman. Ayant des goûts d’ailleurs fort différens, la musique étoit pour nous un point de réunion dont j’aimois à faire usage. Elle ne s’y refusoit pas ; j’étois alors à-peu-près aussi avancé qu’elle ; en deux ou trois fois nous déchiffrions un air. Quelquefois la voyant empressée autour d’un fourneau, je lui disois : Maman, voici un duo charmant qui m’a bien l’air de faire sentir l’empyreume à vos drogues. Ah ! par ma foi, me disoit-elle, si tu me les fais brûler, je te les ferai manger. Tout en disputant je l’entraînois à son clavecin : on s’y oublioit ; l’extrait de geniévre ou d’absynthe étoit calciné, elle m’en barbouilloit le visage & tout cela étoit délicieux.

On voit qu’avec peu de tems de reste j’avois beaucoup de choses à quoi l’employer. Il me vint pourtant encore un amusement de plus, qui fit bien valoir tous les autres.