Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/259

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n’eût été un peu rousse. J’avois à la Visitation une petite demoiselle Françoise, dont j’ai oublié le nom, mais qui mérite une place dans la liste de mes préférences. Elle avoit pris le ton lent & traînant des religieuses & sur ce ton traînant elle disoit des choses ait saillantes, qui ne sembloient point aller avec son maintien. Au reste elle étoit paresseuse, n’aimant pas à prendre la peine de montrer son esprit & c’étoit une faveur qu’elle n’accordoit pas à tout le monde. Ce ne fut qu’après un mois ou deux de leçons & de négligence, qu’elle s’avisa de cet expédient pour me rendre plus assidu ; car je n’ai jamais pu prendre sur moi de l’être. Je me plaisois à mes leçons quand j’y étois, mais je n’aimois pas être obligé de m’y rendre ni que l’heure me commandât : en toute chose la gêne & l’assujettissement me sont insupportables ; ils me feroient prendre en haine le plaisir même. On dit que chez les Mahométans un homme passe au point du jour dans les rues pour ordonner aux maris de rendre le devoir à leurs femmes : je serois un mauvais Turc à ces heures-là.

J’avois quelques écolieres aussi dans la Bourgeoisie & une entr’autres qui fut la cause indirecte d’un changement de relation dont j’ai à parler, puisque enfin je dois tout dire. Elle étoit fille d’un Epicier & se nommoit Mlle. L***,

[Lard] vrai modele d’une statue grecque & que je citerois pour la plus belle fille que j’aye jamais vue, s’il y avoit quelque véritable beauté sans vie & sans ame. Son indolence, sa froideur, son insensibilité alloient à un point incroyable. Il étoit également impossible de lui plaire & de la fâcher, & je suis persuadé que si l’on eût fait sur elle quelque entreprise elle auroit laissé