Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/26

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Qui croiroit que ce châtiment d’enfant reçu à huit ans par la main d’une fille de trente a décidé de mes goûts, de mes désirs, de mes passions, de moi pour le reste de ma vie & cela précisément dans le sens contraire à ce qui devoit s’ensuivre naturellement ? En même tems que mes sens furent allumés, mes désirs prirent si bien le change, que, bornés à ce que j’avois éprouvé ils ne s’aviserent point de chercher autre chose. Avec un sang brûlant de sensualité presque des ma naissance je me conservai pur de toute souillure jusqu’à l’âge où les tempéramens les plus froids & les plus tardifs se développent. Tourmenté long-tems sans savoir de quoi, je dévorois d’un œil ardent les belles personnes ; mon imagination me les rappeloit sans cesse, uniquement pour les mettre en œuvre à ma mode & en faire autant de Demoiselles Lambercier.

Même après l’âge nubile, ce goût bizarre toujours persistant & porté jusqu’à la dépravation, jusqu’à la folie, m’a conservé les mœurs honnêtes qu’il sembleroit avoir dû m’ôter. Si jamais éducation fut modeste & chaste, c’est assurément celle que j’ai reçue. Mes trois tantes n’étoient pas seulement des personnes d’une sagesse exemplaire, mais d’une réserve que depuis long-tems les femmes ne connoissent plus. Mon pere homme de plaisir, mais galant à la vieille mode, n’a jamais tenu, près des femmes qu’il aimoit le plus, des propos dont une vierge eût pu rougir, & jamais on n’a poussé plus loin que dans ma famille & devant moi le respect qu’on doit aux enfans. Je ne trouvai pas moins d’attention chez M. Lambercier sur le même article, & une fort bonne servante y fut