Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/27

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mise à la porte pour un mot un peu gaillard qu’elle avoit prononcé devant nous. Non-seulement je n’eus jusqu’à mon adolescence aucune idée distincte de l’union des sexes ; mais jamais cette idée confuse ne s’offrit à moi que sous une image odieuse & dégoûtante. J’avois pour les filles publiques une horreur qui ne s’est jamais effacée ; je ne pouvois voir un débauché sans dédain, sans effroi même : car mon aversion pour la débauche alloit jusque-là, depuis qu’allant un jour au petit Sacconex par un chemin creux, je vis des deux côtés des cavités dans la terre où l’on me dit que ces gens-là faisoient leurs accouplemens. Ce que j’avois vu de ceux des chiennes me revenoit aussi toujours à l’esprit en pensant aux autres & le cœur me soulevoit à ce seul souvenir.

Ces préjugés de l’éducation, propres par eux-mêmes à retarder les premieres explosions d’un tempérament combustible, furent aidés, comme j’ai dit, par la diversion que firent sur moi les premieres pointes de la sensualité. N’imaginant que ce que j’avois senti, malgré des effervescences de sang très-incommodes, je ne savois porter mes désirs que vers l’espece de volupté qui m’étoit connue, sans aller jamais jusqu’à celle qu’on m’avoit rendue haïssable & qui tenoit de si près à l’autre, sans que j’en eusse le moindre soupçon. Dans mes sottes fantaisies, dans mes érotiques fureurs, dans les actes extravagans auxquels elles me portoient quelquefois, j’empruntois imaginairement le secours de l’autre sexe, sans penser jamais qu’il fût propre à nul autre usage qu’à celui que je brûlois d’en tirer.

Non-seulement donc c’est ainsi qu’avec un tempérament