Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/278

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qui, distribuant par millions la fortune, finissoient par avoir besoin d’un écu. Aucun ne sortoit de chez elle à vide & l’un de mes étonnemens est qu’elle ait pu suffire aussi long-tems à tant de profusions sans en épuiser la source & sans lasser ses créanciers.

Le projet dont elle étoit le plus occupée au tems dont je parle & qui n’étoit pas le plus déraisonnable qu’elle eût formé, étoit de faire établir à Chambéri un jardin royal de plantes avec un démonstrateur appointé & l’on comprend d’avance à qui cette place étoit destinée. La position de cette ville au milieu des Alpes, étoit très-favorable à la Botanique & Maman qui facilitoit toujours un projet par un autre, y joignit celui d’un college de pharmacie, qui véritablement paroissoit très-utile dans un pays aussi pauvre, où les apothicaires sont presque les seuls médecins. La retraite du Proto-médecin Grossi à Chambéri, après la mort du roi Victor, lui parut favoriser beaucoup cette idée & la lui suggéra peut-être. Quoi qu’il en soit, elle se mit à cajoler Grossi, qui pourtant n’étoit pas trop cajolable ; car c’étoit bien le plus caustique & le plus brutal Monsieur que j’aye jamais connu. On en jugera par deux ou trois traits que je vais citer pour échantillon.

Un jour il étoit en consultation avec d’autres médecins, un entr’autres qu’on avoit fait venir d’Annecy & qui étoit le médecin ordinaire du malade. Ce jeune homme encore mal appris pour un médecin, osa n’être pas de l’avis de Monsieur le Proto. Celui-ci pour toute réponse lui demanda quand il s’en retournoit, par où il passoit & quelle voiture il prenoit ? L’autre après