Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/286

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ne soit pourquoi, qui meurent on ne soit comment, sans que jamais personne y repense quand on a cessé d’en parler. Comme je le menois quelquefois dîner chez Maman, il me faisoit sa cour en quelque sorte & pour se rendre agréable il tâchoit de me faire aimer ces fadaises, pour lesquelles j’eus toujours un tel dégoût qu’il ne m’est arrivé de la vie d’en lire une à moi seul. Malheureusement un de ces maudits papiers resta dans la poche de veste d’un habit neuf que j’avois porté deux ou trois fois pour être en regle avec les Commis. Ce papier étoit une parodie Janséniste assez plate de la belle scene du Mithridate de Racine. Je n’en avois pas lu dix vers & l’avois laissé par oubli dans ma poche. Voilà ce qui fit confisquer mon équipage. Les Commis firent à la tête de l’inventaire de cette malle un magnifique procès-verbal, où, supposant que cet écrit venoit de Geneve pour être imprime & distribué en France, ils s’étendoient en saintes invectives contre les ennemis de Dieu & de l’Eglise & en éloges de leur pieuse vigilance qui avoit arrêté l’exécution de ce projet infernal. Ils trouverent sans doute que mes chemises sentoient aussi l’hérésie ; car en vertu de ce terrible papier tout fut confisqué, sans que jamais j’aye eu ni raison ni nouvelle de ma pauvre pacotille. Les gens des fermes à qui l’on s’adressa demandoient tant d’instructions, de renseignemens, de certificats, de mémoires, que me perdant mille fois dans ce labyrinthe, je fus contraint de tout abandonner. J’ai un vrai regret de n’avoir pas conservé le procès-verbal du bureau des Rousses. C’étoit une piece à figurer avec distinction parmi celles dont le recueil doit accompagner cet écrit.