Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/298

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de faire l’important pour me montrer digne de cette gloire.

Dans cette idée je crus ne pouvoir rien faire de mieux que de lui faire voir mon mémoire imprimé de M. Micheli, qui réellement étoit une piece rare, pour lui prouver que j’appartenois à des notables de Geneve qui savoient les secrets de l’Etat. Cependant par une demi-réserve dont j’aurois peine à rendre raison, je ne lui montrai point la réponse de mon oncle à ce mémoire, peut-être parce qu’elle étoit manuscrite & qu’il ne falloit à M. l’Avocat que du moulé. Il sentit pourtant si bien le prix de l’écrit que j’eus la bêtise de lui confier, que je ne pus jamais le ravoir ni le revoir & que bien convaincu de l’inutilité de mes efforts, je me fis un mérite de la chose & transformai ce vol en présent. Je ne doute pas un moment qu’il n’ait bien fait valoir à la Cour de Turin, cette piece, plus curieuse cependant qu’utile & qu’il n’ait eu grand soin de se faire rembourser de maniere ou d’autre de l’argent qu’il lui en avoit dû coûter pour l’acquérir. Heureusement de tous les futurs contingens, un des moins probables est qu’un jour le roi de Sardaigne assiégera Geneve. Mais comme il n’y a pas d’impossibilité à la chose, j’aurai toujours à reprocher à ma sotte vanité d’avoir montré les plus grands défauts de cette place à son plus ancien ennemi.

Je passai deux ou trois ans de cette façon entre la musique, les magistéres, les projets, les voyages, flottant incessamment d’une chose à l’autre, cherchant à me fixer sans savoir à quoi, mais entraîné pourtant par degrés vers l’étude, voyant des gens de lettres, entendant parler de littérature, me mêlant