Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/300

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dans cet état à la fleur de l’âge, sans avoir aucun viscere vicié, sans avoir rien fait pour détruire sa santé ?

L’épée use le fourreau, dit-on quelquefois. Voilà mon histoire. Mes passions m’ont fait vivre & mes passions m’ont tué. Quelles passions dira-t-on ? Des riens : les choses du monde les plus puériles ; mais qui m’affectoient comme s’il se fût agi de la possession d’Hélene ou du trône de l’univers. D’abord les femmes. Quand j’en eus une, mes sens furent tranquilles, mais mon cœur ne le fut jamais. Les besoins de l’amour me dévoroient au sein de la jouissance. J’avois une tendre mere, une amie chérie, mais il me falloit une maîtresse. Je me la figurois à sa place ; je me la créois de mille façons pour me donner le change à moi-même. Si j’avois cru tenir Maman dans mes bras quand je l’y tenois, mes étreintes n’auroient pas été moins vives, mais tous mes desirs se seroient éteints ; j’aurois sangloté de tendresse, mais je n’aurois pas joui. Jouir ! Ce sort est-il fait pour l’homme ? Ah si jamais une seule fois en ma vie j’avois goûté dans leur plénitude toutes les délices de l’amour, je n’imagine pas que ma frêle existence eût pu suffire ; je serois mort sur le fait.

J’étois donc brûlant d’amour sans objet & c’est peut-être ainsi qu’il épuise le plus. J’étois inquiet, tourmenté du mauvais état des affaires de ma pauvre Maman & de son imprudente conduite, qui ne pouvoit manquer d’opérer sa ruine totale en peu de tems. Ma cruelle imagination qui va toujours au devant des malheurs, me montroit celui-là sans cesse dans tout son excès & dans toutes ses suites. Je me voyois d’avance forcément séparé par la misere de celle à qui j’avois consacré ma