Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/306

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voyois, je sentois même que dans une maison sombre & triste, la continuelle solitude du tête-à-tête deviendroit à la fin triste aussi. Le remede à cela se présenta comme de lui-même. Maman m’avoit ordonné le lait & vouloit que j’allasse le prendre à la campagne. J’y consentis, pourvu qu’elle y vînt avec moi. Il n’en fallut pas davantage pour la déterminer ; il ne s’agit plus que du choix du lieu. Le jardin du faubourg n’étoit pas proprement à la campagne, entouré de maisons & d’autres jardins, il n’avoit point les attraits d’une retraite champêtre. D’ailleurs après la mort d’Anet nous avions quitté ce jardin pour raison d’économie, n’ayant plus à cœur d’y tenir des plantes & d’autres vues nous faisant peu regretter ce réduit.

Profitant maintenant du dégoût que je lui trouvai pour la ville, je lui proposai de l’abandonner tout-à-fait & de nous établir dans une solitude agréable, dans quelque petite maison assez éloignée pour dérouter les importuns. Elle l’eût fait & ce parti que son bon ange & le mien me suggéroit, nous eût vraisemblablement assuré des jours heureux & tranquilles jusqu’au moment où la mort devoit nous séparer. Mais cet état n’étoit pas celui où nous étions appellés. Maman devoit éprouver toutes les peines de l’indigence & du mal-être, après avoir passé sa vie dans l’abondance, pour la lui faire quitter avec moins de regret & moi ; & moi, par un assemblage de maux de toute espece, je devois être un jour en exemple à quiconque inspiré du seul amour du bien public & de la justice, ose, fort de sa seule innocence, dire ouvertement la vérité aux hommes sans s’étayer par des cabales, sans s’être fait des partis pour le protéger.