Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/311

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faire juger de leur force & de leur vérité. Le premier jour que nous allâmes coucher aux Charmettes, Maman étoit en chaise à porteurs & je la suivois à pied. Le chemin monte, elle étoit assez pesante & craignant de trop fatiguer ses porteurs, elle voulut descendre à-peu-près à moitié chemin pour faire le reste à pied. En marchant elle vit quelque chose de bleu dans la haie & me dit ; voilà de la pervenche encore en fleur. Je n’avois jamais vu de la pervenche, je ne me baissai pas pour l’examiner & j’ai la vue trop courte pour distinguer à terre les plantes de ma hauteur. Je jettai seulement en passant un coup d’œil sur celle-là & près de trente ans se sont passés sans que j’aye revu de la pervenche, ou que j’y aye fait attention. En 1764 étant à Cressier avec mon ami M. Du Peyrou, nous montions une petite montagne au sommet de laquelle il a un joli salon qu’il appelle avec raison Bellevue. Je commençois alors d’herboriser un peu. En montant & regardant parmi les buissons, je pousse un cri de joie : ah voilà de la pervenche ! & c’en étoit en effet. Du Peyrou s’apperçut du transport, mais il en ignoroit la cause ; il l’apprendra je l’espere, lorsqu’un jour il lira ceci. Le lecteur peut juger par l’impression d’un si petit objet de celle que m’ont faite tous ceux qui se rapportent à la même époque.

Cependant l’air de la campagne ne me rendit point ma premiere santé. J’étois languissant ; je le devins davantage. Je ne pus supporter le lait ; il fallut le quitter. C’étoit alors la mode de l’eau pour tout remede ; je me mis à l’eau & si peu discrétement qu’elle faillit me guérir, non de mes maux, mais de la vie. Tous les matins en me levant j’allois à la fontaine