Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/312

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avec un grand gobelet & j’en buvois successivement en me promenant la valeur de deux bouteilles. Je quittai tout-à-fait le vin à mes repas. L’eau que je buvois étoit un peu crue & difficile à passer, comme sont la plupart des eaux des montagnes. Bref, je fis si bien qu’en moins de deux mois je me détruisis totalement l’estomac que j’avois eu très-bon jusqu’alors. Ne digérant plus, je compris qu’il ne falloit plus espérer de guérir. Dans ce même tems il m’arriva un accident aussi singulier par lui-même que par ses suites, qui ne finiront qu’avec moi.

Un matin que je n’étois pas plus mal qu’à l’ordinaire, en dressant une petite table sur son pied je sentis dans tout mon corps une révolution subite & presque inconcevable. Je ne saurois mieux la comparer qu’à une espece de tempête qui s’éleva dans mon sang & gagna dans l’instant tous mes membres. Mes arteres se mirent à battre d’une si grande force, que non-seulement je sentois leur battement, mais que je l’entendois même & sur-tout celui des carotides. Un grand bruit d’oreilles se joignit à cela & ce bruit étoit triple ou plutôt quadruple, savoir : un bourdonnement grave & sourd, un murmure plus clair comme d’une eau courante, un sifflement très-aigu & le battement que je viens de dire & dont je pouvois aisément compter les coups sans me tâter le pouls ni toucher mon corps de mes mains. Ce bruit interne étoit si grand qu’il m’ôta la finesse d’ouïe que j’avois auparavant & me rendit, non tout-à-fait sourd, mais dur d’oreille comme je le suis depuis ce tems-là.

On peut juger de ma surprise & de mon effroi. Je me crus