Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/314

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qu’il produisit sur mon ame. Je puis bien dire que je ne commençai de vivre que quand je me regardai comme un homme mort. Donnant leur véritable prix aux choses que j’allois quitter, je commençai de m’occuper de soins plus nobles, comme par anticipation sur ceux que j’aurois bientôt à remplir & que j’avois fort négligés jusqu’alors. J’avois souvent travesti la religion à ma mode, mais je n’avois jamais été tout-à-fait sans religion. Il m’en coûta moins de revenir à ce sujet & si triste pour tant de gens, mais si doux pour qui s’en fait un objet de consolation & d’espoir. Maman me fut en cette occasion beaucoup plus utile que tous les théologiens ne me l’auroient été.

Elle qui mettoit toute chose en systême n’avoit pas manqué d’y mettre aussi la religion, & ce systême étoit composé d’idées très-disparates, les unes très-saines, les autres très-folles, de sentimens relatifs à son caractere & de préjugés venus de son éducation. En général les croyans font Dieu comme ils sont eux-mêmes, les bons le font bon, les méchans le font méchant ; les dévots haineux & bilieux ne voyent que l’enfer parce qu’ils voudroient damner tout le monde : les ames aimantes & douces n’y croient gueres ; l’un des étonnemens dont je ne reviens point est de voir le bon Fénelon en parler dans son Télémaque, comme s’il y croyoit tout de bon : mais j’espere qu’il mentoit alors ; car enfin quelque véridique qu’on soit, il faut bien mentir quelquefois quand on est Evêque. Maman ne mentoit pas avec moi, & cette ame sans fiel qui ne pouvoit imaginer un Dieu vindicatif & toujours courroucé, ne voyoit que clémence & miséricorde où les dévots ne voyent