Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/319

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Ceux qui mêloient la dévotion aux sciences, m’étoient les plus convenables ; tels étoient particulierement ceux de l’Oratoire & de Port-Royal. Je me mis à les lire ou plutôt à les dévorer. Il m’en tomba dans les mains un du pere Lami intitulé, Entretiens sur les Sciences. C’étoit une espece d’introduction à la connoissance des livres qui en traitent. Je le lus & relus cent fois ; je résolus d’en faire mon guide. Enfin je me sentis entraîné peu-à-peu malgré mon état, ou plutôt par mon état vers l’étude avec une force irrésistible, tout en regardant chaque jour comme le dernier de mes jours, j’étudiois avec autant d’ardeur que si j’avois dû toujours vivre. On disoit que cela me faisoit du mal ; je crois, moi, que cela me fit du bien & non-seulement à mon ame, mais à mon corps ; car cette application pour laquelle je me passionnois me devint si délicieuse, que, ne pensant plus à mes maux, j’en étois beaucoup moins affecté. Il est pourtant vrai que rien ne me procuroit un soulagement réel ; mais n’ayant pas de douleurs vives, je m’accoutumois à languir, à ne pas dormir, à penser au lieu d’agir & enfin à regarder le dépérissement successif & lent de ma machine comme un progrès inévitable que la mort seule pouvoit arrêter.

Non-seulement cette opinion me détacha de tous les vains soins de la vie, mais elle me délivra de l’importunité des remedes, auxquels on m’avoit jusqu’alors soumis malgré moi. Salomon convaincu que ses drogues ne pouvoient me sauver, m’en épargna le déboire & se contenta d’amuser la douleur de ma pauvre Maman avec quelques-unes de ces ordonnances indifférentes qui leurrent l’espoir du malade & maintiennent