Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/33

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Là fut le terme de la sérénité de ma vie enfantine. Dès ce moment je cessai de jouir d’un bonheur pur & je sens aujourd’hui même que le souvenir des charmes de mon enfance s’arrête-là. Nous restâmes encore à Bossey quelques mois. Nous y fûmes comme on nous représente le premier homme encore dans le paradis terrestre, mais ayant cessé d’en jouir. C’étoit en apparence la même situation & en effet une tout autre maniere d’être. L’attachement, le respect, l’intimité, la confiance, ne lioient plus les éleves à leurs guides ; nous ne les regardions plus comme des Dieux qui lisoient dans nos cœurs : nous étions moins honteux de mal faire & plus craintifs d’être accusés : nous commencions à nous cacher, à nous mutiner, à mentir. Tous les vices de notre âge corrompoient notre innocence & enlaidissoient nos jeux. La campagne même perdit à nos yeux cet attrait de douceur & de simplicité qui va au cœur. Elle nous sembloit déserte & sombre ; elle s’étoit comme couverte d’un voile qui nous en cachoit les beautés. Nous cessâmes de cultiver nos petits jardins, nos herbes, nos fleurs. Nous n’allions plus gratter légerement la terre & crier de joie, en découvrant le germe du grain que nous avions semé. Nous nous dégoûtâmes de cette vie ; on se dégoûta de nous ; mon oncle nous retira & nous nous séparâmes de M. & Mlle. Lambercier, rassasiés les uns des autres & regrettant peu de nous quitter.

Près de trente ans se sont passés depuis ma sortie de Bossey sans que je m’en sois rappellé le séjour d’une maniere agréable par des souvenirs un peu liés : mais depuis qu’ayant passé l’âge mûr je décline vers la vieillesse, je sens que ces mêmes souvenirs