Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/34

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renaissent, tandis que les autres s’effacent & se gravent dans ma mémoire avec des traits dont le charme & la force augmentent de jour en jour ; comme si sentant déjà la vie qui s’échappe, je cherchois à la ressaisir par ses commencemens. Les moindres faits de ce tems-là me plaisent par cela seul qu’ils sont de ce tems-là. Je me rappelle toutes les circonstances des lieux, des personnes, des heures. Je vois la servante ou le valet agissant dans la chambre, une hirondelle entrant par la fenêtre, une mouche se poser sur ma main tandis que je récitois ma leçon : je vois tout l’arrangement de la chambre où nous étions ; le cabinet de M. Lambercier à main droite, une estampe représentant tous les Papes, un barometre, un grand calendrier ; des framboisiers qui, d’un jardin fort élevé, dans lequel la maison s’enfonçoit sur le derriere, venoient ombrager la fenêtre & passoient quelquefois jusqu’en dedans. Je sais bien que le lecteur n’a pas grand besoin de savoir tout cela ; mais j’ai besoin, moi, de le lui dire. Que n’osé-je lui raconter de même toutes les petites anecdotes de cet heureux âge, qui me font encore tressaillir d’aise quand je me les rappelle. Cinq ou six sur-tout... composons. Je vous fais grace des cinq, mais j’en veux une, une seule ; pourvu qu’on me la laisse conter le plus longuement qu’il me sera possible pour prolonger mon plaisir.

Si je ne cherchois que le vôtre, je pourrois choisir celle du derriere de Mlle. Lambercier, qui, par une malheureuse culbute au bas du pré, fut étalé tout en plein devant le Roi de Sardaigne à son passage ; mais celle du noyer de la terrasse est plus amusante pour moi qui fus acteur, au lieu que je ne