Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/334

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souvent nous voir aux Charmettes, quoique le chemin fût fort rude & assez long pour des gens de leur âge. Leurs visites me faisoient grand bien : que Dieu veuille le rendre à leurs ames ; car ils étoient trop vieux alors pour que je les présume en vie encore aujourd’hui. J’allois aussi les voir à Chambéri, je me familiarisois peu-à-peu avec leur maison ; leur bibliotheque étoit à mon service ; le souvenir de cet heureux tans se lie avec celui des Jésuites, au point de me faire aimer l’un par l’autre, & quoique leur doctrine m’ait toujours paru dangereuse, je n’ai jamais pu trouver en moi le pouvoir de les haïr sincérement.

Je voudrois savoir s’il passe quelquefois dans les cœurs des autres hommes des puérilités pareilles à celles qui passent quelquefois dans le mien. Au milieu de mes études & d’une vie innocente autant qu’on la puisse mener & malgré tout ce qu’on m’avoit pu dire, la peur de l’enfer m’agitoit encore souvent. Je me demandois : en quel état suis-je ? Si je mourois à l’instant-même, serois-je damné ? Selon mes Jansénistes la chose étoit indubitable ; mais selon ma conscience il me paroissoit que non. Toujours craintif & flottant dans cette cruelle incertitude j’avois recours pour en sortir aux expédiens les plus risibles & pour lesquels je ferois volontiers enfermer un homme si je lui en voyois faire autant. Un jour rêvant à ce triste sujet je m’exerçois machinalement à lancer des pierres contre les troncs des arbres & cela avec mon adresse ordinaire, c’est-à-dire sans presque en toucher aucun. Tout au milieu de ce bel exercice, je m’avisai de m’en faire une espece de pronostic pour calmer mon inquiétude.