Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/341

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que l’ame ou le corps souffre quand ils ne souffrent pas tous les deux & que le bon état de l’un fait presque toujours tort à l’autre. Quand j’aurois pu jouir délicieusement de la vie, ma machine en décadence m’en empêchoit, sans qu’on pût dire où la cause du mal avoit son vrai siége. Dans la suite, malgré le déclin des ans & des maux très-réels & très-graves, mon corps semble avoir repris des forces pour mieux sentir mes malheurs, & maintenant que j’écris ceci, infirme & presque sexagénaire, accablé de douleurs de toute espece, je me sens pour souffrir plus de vigueur & de vie que je n’en eus pour jouir à la fleur de mon âge & dans le sein du plus vrai bonheur.

Pour m’achever, ayant fait entrer un peu de physiologie dans mes lectures, je m’étois mis à étudier l’anatomie, & passant en revue la multitude & le jeu des pieces qui composoient ma machine, je m’attendois à sentir détraquer tout cela vingt fois le jour ; loin d’être étonné de me trouver mourant, je l’étois que je pusse encore vivre & je ne lisois pas la description d’une maladie que je ne crusse être la mienne. Je suis sûr que si je n’avois pas été malade je le serois devenu par cette fatale étude. Trouvant dans chaque maladie des symptômes de la mienne je croyois les avoir toutes, j’en gagnai par-dessus une plus cruelle encore dont je m’étois cru délivré ; la fantaisie de guérir : c’en est une difficile à éviter quand on se met à lire des livres de médecine. À force de chercher, de réfléchir, de comparer, j’allai m’imaginer que la base de mon mal étoit un polype au cœur, & Salomon lui-même parut frappé de cette idée. Raisonnablement