Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/352

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chaise pour y rêver plus à mon aise aux plaisirs que j’avois goûtés & à ceux qui m’étoient promis. Je ne pensois qu’au ***.

[bourg St. Andiol] & à la charmante vie qui m’y attendoit. Je ne voyois que Madame N***.

[Larnage] & ses entours. Tout le reste de l’univers n’étoit rien pour moi, Maman même étoit oubliée. Je m’occupois à combiner dans ma tête tous les détails dans lesquels Madame N***.

[Larnage] étoit entrée pour me faire d’avance une idée de sa demeure, de son voisinage, de ses sociétés, de toute sa maniere de vivre. Elle avoit une fille dont elle m’avoit parlé très-souvent en mere idolâtre. Cette fille avoit quinze ans passés ; elle étoit vive, charmante & d’un caractere aimable. On m’avoit promis que j’en serois caressé, je n’avois pas oublié cette promesse & j’étois fort curieux d’imaginer comment Mademoiselle N***.

[Larnage] traiteroit le bon ami de sa Maman. Tels furent les sujets de mes rêveries depuis le Pont St. Esprit jusqu’à Remoulin. On m’avoit dit d’aller voir le Pont-du-Gard ; je n’y manquai pas. Après un déjeuner d’excellentes figues, je pris un guide & j’allai voir le Pont-du-Gard. C’étoit le premier ouvrage des Romains que j’eusse vu. Je m’attendois à voir un monument digne des mains qui l’avoient construit. Pour le coup l’objet passa mon attente & ce fut la seule fois en ma vie. Il n’appartenoit qu’aux Romains de produire cet effet. L’aspect de ce simple & noble ouvrage me frappa d’autant plus qu’il est au milieu d’un désert où le silence & la solitude rendent l’objet plus frappant & l’admiration plus vive ; car ce prétendu pont n’étoit qu’un aqueduc. On se demande quelle force a transporté ces pierres énormes si loin de toute carriere & a réuni les bras de tant de