Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/36

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réussit si bien que nous le vîmes bourgeonner & pousser de petites feuilles dont nous mesurions l’accroissement d’heure en heure ; persuadés, quoiqu’il ne fût pas à un pied de terre, qu’il ne tarderoit pas à nous ombrager.

Comme notre arbre, nous occupant tout entiers, nous rendoit incapables de toute application, de toute étude, que nous étions comme en délire & que ne sachant à qui nous en avions, on nous tenoit de plus court qu’auparavant ; nous vîmes l’instant fatal où l’eau nous alloit manquer & nous nous désolions dans l’attente de voir notre arbre périr de sécheresse. Enfin la nécessité, mere de l’industrie, nous suggéra une invention pour garantir l’arbre & nous d’une mort certaine : ce fut de faire par-dessous terre une rigole qui conduisît secrétement au saule une partie de l’eau dont on arrosoit le noyer. Cette entreprise, exécutée avec ardeur, ne réussit pourtant pas d’abord. Nous avions si mal pris la pente que l’eau ne couloit point. La terre s’ébouloit & bouchoit la rigole ; l’entrée se remplissoit d’ordures ; tout alloit de travers. Rien ne nous rebuta. Omnia vincit labor improbus. Nous creusâmes davantage la terre & notre bassin, pour donner à l’eau son écoulement ; nous coupâmes des fonds de boîtes en petites planches étroites, dont les unes mises de plat à la file & d’autres posées en angle des deux côtés sur celles-là nous firent un canal triangulaire pour notre conduit. Nous plantâmes à l’entrée de petits bouts de bois minces & à claire-voie qui, faisant une espece de grillage ou de crapaudine, retenoient le limon & les pierres sans boucher le passage à l’eau. Nous recouvrîmes soigneusement notre ouvrage de terre bien foulée,