Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/365

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Ainsi commencerent à germer avec mes malheurs les vertus dont la semence étoit au fond de mon ame, que l’étude avoient cultivées & qui n’attendoient pour éclore que le ferment de l’adversité. Le premier fruit de cette disposition si désintéressée, fut d’écarter de mon cœur tout sentiment de haine & d’envie contre celui qui m’avoit supplanté. Je voulus au contraire & je voulus sincerement m’attacher à ce jeune homme, le former, travailler à son éducation, lui faire sentir son bonheur, l’en rendre digne s’il étoit possible & faire, en un mot, pour lui tout ce qu’Anet avoit fait pour moi dans une occasion pareille. Mais la parité manquoit entre les personnes. Avec plus de douceur & de lumieres, je n’avois pas le sang-froid & la fermeté d’Anet, ni cette force de caractere qui en imposoit & dont j’aurois eu besoin pour réussir. Je trouvai encore moins dans le jeune homme les qualités qu’Anet avoit trouvées en moi ; la docilité, l’attachement, la reconnoissance ; sur-tout le sentiment du besoin que j’avois de ses soins & l’ardent desir de les rendre utiles. Tout cela manquoit ici. Celui que je voulois former ne voyoit en moi qu’un pédant importun qui n’avoit que du babil. Au contraire, il s’admiroit lui-même comme un homme important dans la maison, & mesurant les services qu’il y croyoit rendre sur le bruit qu’il y faisoit, il regardoit ses haches & ses pioches comme infiniment plus utiles que tous mes bouquins. À quelque égard il n’avoit pas tort ; mais il partoit de là pour se donner des airs à faire mourir de rire. Il tranchoit avec les paysans du Gentilhomme campagnard, bientôt il en fit autant avec moi & enfin avec Maman elle-même. Son