Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/371

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le maître de la maison. En acheter moi-même, je n’osai jamais. Un beau M. l’épée au côté, aller chez un boulanger acheter un morceau de pain, cela se pouvait-il ? Enfin je me rappelai le pis-aller d’une grande Princesse à qui l’on disoit que les paysans n’avoient pas de pain & qui répondit, qu’ils mangent de la brioche. Encore, que de façons pour en venir là ! Sorti seul à ce dessein je parcourois quelquefois toute la ville & passois devant trente pâtissiers avant d’entrer chez aucun. Il falloit qu’il n’y eût qu’une seule personne dans la boutique & que sa physionomie m’attirât beaucoup, pour que j’osasse franchir le pas. Mais aussi quand j’avois une fois ma chere petite brioche & que bien enfermé dans ma chambre j’allois trouver ma bouteille au fond d’une armoire, quelles bonnes petites buvettes je faisois-là tout seul en lisant quelques pages de roman. Car lire en mangeant fut toujours ma fantaisie au défaut d’un tête-à-tête. C’est le supplément de la société qui me manque. Je dévore alternativement une page & un morceau : c’est comme si mon livre dînoit avec moi.

Je n’ai jamais été dissolu ni crapuleux & ne me suis enivré de ma vie. Ainsi mes petits vols n’étoient pas fort indiscrets : cependant ils se découvrirent ; les bouteilles me décelerent. On ne m’en fit pas semblant ; mais je n’eus plus la direction de la cave. En tout cela M. de Mably se conduisit honnêtement & prudemment. C’étoit un très-galant homme, qui sous un air aussi dur que son emploi avoit une véritable douceur de caractere & une rare bonté du cœur. Il étoit judicieux, équitable, & ce qu’on n’attendroit pas d’un Officier de Maréchaussée, même très-humain. En sentant son indulgence je