Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/370

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je m’y pris si gauchement, j’étois si honteux, si sot qu’elle se rebuta & me planta là. Cela ne m’empêcha pas de devenir selon ma coutume amoureux d’elle. J’en fis assez pour qu’elle s’en apperçût, mais je n’osai jamais me déclarer ; elle ne se trouva pas d’humeur à faire les avances & j’en fus pour mes lorgneries & mes soupirs, dont même je m’ennuyai bientôt voyant qu’ils n’aboutissoient à rien.

J’avois tout-à-fait perdu chez Maman le goût des petites friponneries, parce que tout étant à moi, je n’avois rien à voler. D’ailleurs les principes élevés que je m’étois faits devoient me rendre désormais bien supérieur à de telles bassesses & il est certain que depuis lors je l’ai d’ordinaire été : mais c’est moins pour avoir appris à vaincre mes tentations que pour en avoir coupé la racine, & j’aurois grand’peur de voler comme dans mon enfance si j’étois sujet aux mêmes désirs. J’eus la preuve de cela chez M. de Mably. Environné de petites choses volables que je ne regardois même pas, je m’avisai de convoiter un certain petit vin blanc d’Arbois très-joli, dont quelques verres que par-ci par-là je buvois à table m’avoient fort affriandé. Il étoit un peu louche ; je croyois savoir bien coller le vin, je m’en vantai ; on me confia celui-là ; je le collai & le gâtai, mais aux yeux seulement. Il resta toujours agréable à boire & l’occasion fit que je m’en accommodai de tans en tans de quelques bouteilles pour boire à mon aise en mon petit particulier. Malheureusement je n’ai jamais pu boire sans manger. Comment faire pour avoir du pain ? Il m’étoit impossible d’en mettre en réserve. En faire acheter par les laquais, c’étoit me déceler & presque insulter