Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/380

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sommeil & que je vais me réveiller bien soulagé de ma peine en me retrouvant avec mes amis. Oui, sans doute, il faut que jaye fait sans que je m’en aperçusse un saut de la veille au sommeil, ou plutôt de la vie à la mort. Tiré je ne sais comment de l’ordre des choses, je me suis vu précipité dans un cahos incompréhensible où je n’apperçois rien du tout ; & plus je pense à ma situation présente, & moins je puis comprendre où je suis.

Eh ! Comment aurois-je pu prévoir le destin qui m’attendoit ? Comment le puis-je concevoir encore aujourd’hui que j’y suis livré ? Pouvois-je dans mon bon sens supposer qu’un jour, moi le même homme que j’étois, le même que je suis encore, je passerois, je serois tenu sans le moindre doute pour un monstre, un empoisonneur, un assassin, que je deviendrois l’horreur de la race humaine, le jouet de la canaille, que toute la salutation que me feroient les passans seroient de cracher sur moi ; qu’une génération toute entiere s’amuseroit d’un accord unanime à m’enterrer tout vivant ? Quand cette étrange révolution se fit, pris au dépourvu, j’en fus d’abord bouleversé. Mes agitations, mon indignation me plongerent dans un délire qui n’a pas eu trop de dix ans pour se calmer, & dans cet intervalle, tombé d’erreur en erreur, de faute en faute, de sottise en sottise, j’ai fourni par mes imprudences aux directeurs de ma destinée autant d’instrumens qu’ils ont habilement mis en œuvre pour la fixer sans retour.

Je me suis débattu long-tems aussi violemment que vainement. Sans adresse, sans art, sans dissimulation, sans prudence,