Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/381

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franc, ouvert impatient, emporté, je n’ai fait en me débattant que m’enlacer davantage, & leur donner incessamment de nouvelles prises qu’ils n’ont eu garde de négliger. Sentant enfin tous mes efforts inutiles & me tourmentant à pure perte, j’ai pris le seul parti qui me restoit à prendre, celui de me soumettre à ma destinée sans plus regimber contre la nécessité. J’ai trouvé dans cette résignation le dédommagement de tous mes maux par la tranquillité qu’elle me procure, & qui ne pouvoit s’allier avec le travail continuel d’une résistance aussi pénible qu’infructueuse.

Une autre chose a contribué à cette tranquillité. Dans tous les rafinemens de leur haine, mes persécuteurs en ont omis un que leur animosité leur a fait oublier ; c’étoit d’en graduer si bien les effets, qu’ils pussent entretenir & renouveller mes douleurs sans cesse, en me portant toujours quelque nouvelle atteinte. S’ils avoient eu l’adresse de me laisser quelque lueur d’espérance, ils me tiendroient encore par-là. Ils pourroient faire encore de moi leur jouet par quelque faux leurre, & me navrer ensuite d’un tourment toujours nouveau par mon attente déçue. Mais ils ont d’avance épuisé toutes leurs ressources ; en ne me laissant rien ils se sont tout ôté à eux-mêmes. La diffamation, la dépression, la dérision, l’opprobre dont ils m’ont couvert ne sont pas plus susceptibles d’augmentation que d’adoucissement ; nous sommes également hors d’état, eux de les aggraver, & moi de m’y soustraire. Ils se sont tellement pressés de porter à son comble la mesure de ma misere, que toute la puissance humaine, aidée de toutes les ruses de l’enfer, n’y sauroit plus rien ajouter. La