Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/39

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J’apprenois tout cela par compagnie & j’y pris goût, sur-tout au dessin. Cependant on délibéroit si l’on me feroit horloger, procureur ou ministre. J’aimois mieux être ministre, car je trouvois bien beau de prêcher. Mais le petit revenu du bien de ma mere, à partager entre mon frere & moi, ne suffisoit pas pour pousser mes études. Comme l’âge où j’étois ne rendoit pas ce choix bien pressant encore, je restois en attendant chez mon oncle, perdant à peu près mon tems & ne laissant pas de payer, comme il étoit juste, une assez forte pension.

Mon oncle, homme de plaisir ainsi que mon pere, ne savoit pas comme lui se captiver pour ses devoirs & prenoit assez peu de soin de nous. Ma tante étoit une dévote un peu piétiste, qui aimoit mieux chanter les psaumes que veiller à notre éducation. On nous laissoit presque une liberté entiere dont nous n’abusâmes jamais. Toujours inséparables, nous nous suffisions l’un à l’autre, & n’étant point tentés de fréquenter les polissons de notre âge, nous ne prîmes aucune des habitudes libertines que l’oisiveté nous pouvoit inspirer. J’ai même tort de nous supposer oisifs, car de la vie nous ne le fûmes moins, & ce qu’il y avoit d’heureux étoit que tous les amusemens dont nous nous passionnions successivement nous tenoient ensemble occupés dans la maison, sans que nous fussions même tentés de descendre à la rue. Nous faisions des cages, des flûtes, des volants, des tambours, des maisons, des équiffles, des arbalêtes. Nous gâtions les outils de mon bon vieux grand-pere, pour faire des montres à son imitation. Nous avions sur-tout un goût de préférence