Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/395

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La nuit s’avançoit. J’apperçus le Ciel, quelques étoiles, & un peu de verdure. Cette premiere sensation fut un moment délicieux. Je ne me sentois encore que par là. Je naissois dans cet instant à la vie, & il me sembloit que je remplissois de ma légere existence tous les objets que j’appercevois. Tout entier au moment présent je ne me souvenois de rien ; je n’avois nulle notion distincte de mon individu, pas la moindre idée de ce qui venoit de m’arriver ; je ne savois ni qui j’étois, ni où j’étois ; je ne sentois ni mal, ni crainte, ni inquiétude. Je voyois couler mon sang, comme j’aurois vu couler un ruisseau, sans songer seulement que ce sang m’appartînt en aucune sorte. Je sentois dans tout mon être un calme ravissant, auquel chaque fois que je me le rappelle je ne trouve rien de comparable dans toute l’activité des plaisirs connus.

On me demanda où je demeurois ; il me fut impossible de le dire. Je demandai où j’étois ; on me dit, à la haute borne ; c’étoit comme si l’on m’eût dit au mont Atlas. Il fallut demander successivement le pays, la ville & le quartier où je me trouvois. Encore cela ne put-il suffire pour me reconnoître ; il me fallut tout le trajet de-là jusqu’au boulevard pour me rappeller ma demeure & mon nom. Un Monsieur que je ne connoissois pas & qui eut la charité de m’accompagner quelque tems, apprenant que je demeurois si loin, me conseilla de prendre au Temple un fiacre pour me reconduire chez moi. Je marchois très-bien, très-légérement, sans sentir ni douleur ni blessure, quoique je crachasse toujours beaucoup de sang. Mais j’avois un frisson glacial qui faisoit claquer d’une façon très-incommode mes dents fracassées. Ar-