Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/414

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lence des passions. Dans des matieres si supérieures à l’entendement humain, une objection que je ne puis résoudre, renversera-t-elle tout un corps de doctrine si solide, si bien liée, & formée avec tant de méditation & de soin, si bien appropriée à ma raison, à mon cœur, à tout mon être, & renforcée de l’assentiment intérieur que Je sens manquer à toutes les autres ? Non, de vaines argumentations ne détruiront jamais la convenance que j’aperçois entre ma nature immortelle & la constitution de ce monde, & l’ordre physique que j’y vois régner. J’y trouve dans l’ordre moral correspondant & dont le systême est le résultat de mes recherches, les appuis dont j’ai besoin pour supporter les miseres de ma vie. Dans tout autre systême je vivrois sans ressource, & je mourrois sans espoir. Je serois la plus malheureuse des créatures. Tenons-nous en donc à celui qui seul suffit pour me rendre heureux en dépit de la fortune & des hommes.

Cette délibération & la conclusion que j’en tirai ne semblent-elles pas avoir été dictées par le Ciel même pour me préparer à la destinée qui m’attendoit, & me mettre en état de la soutenir ? Que serois-je devenu, que deviendois-je encore dans les angoisses affreuses qui m’attendoient & dans l’incroyable situation où je suis réduit pour le reste de ma vie, si, resté sans asyle où je pusse échapper à mes implacables persécuteurs, sans dédommagement des opprobres qu’ils me font essuyer en ce monde, & sans espoir d’obtenir jamais la justice qui m’étoit due, je m’étois vu livré tout entier au plus horrible sort qu’ait éprouvé sur la terre aucun mortel ?