Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/42

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


& que mes transports, mes agitations, mes fureurs, donnassent des scenes à pâmer de rire.

Je connois deux sortes d’amour très-distincts, très-réels & qui n’ont presque rien de commun ; quoique très-vifs l’un & l’autre ; & tous deux différens de la tendre amitié. Tout le cours de ma vie s’est partagé entre ces deux amours de si diverses natures & je les ai même éprouvés tous deux à la fois ; car, par exemple, au moment dont je parle, tandis que je m’emparois de Mlle. de Vulson si publiquement & si tyranniquement que je ne pouvois souffrir qu’aucun homme approchât d’elle, j’avois avec une petite Mlle. Goton des tête-à-têtes assez courts mais assez vifs, dans lesquels elle daignoit faire la maîtresse d’école & c’étoit tout ; mais ce tout, qui en effet étoit tout pour moi, me paroissoit le bonheur suprême, & sentant déjà le prix du mystere, quoique je n’en susse user qu’en enfant, je rendois à Mlle. de Vulson, qui ne s’en doutoit gueres, le soin qu’elle prenoit de m’employer à cacher d’autres amours. Mais à mon grand regret mon secret fut découvert ou moins bien gardé de la part de ma petite maîtresse d’école que de la mienne ; car on ne tarda pas à nous séparer.

C’étoit en vérité une singuliere personne que cette petite Mlle. Goton. Sans être belle elle avoit une figure difficile à oublier & que je me rappelle encore ; souvent beaucoup trop pour un vieux fou. Ses yeux sur-tout n’étoient pas de son âge, ni sa taille ni son maintien. Elle avoit un petit air imposant & fier, très-propre à son rôle & qui en avoit occasionné la premiere idée entre nous. Mais ce qu’elle avoit de plus bizarre