Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/43

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étoit un mélange d’audace & de réserve difficile à concevoir. Elle se permettoit avec moi les plus grandes privautés, sans jamais m’en permettre aucune avec elle ; elle me traitoit exactement en enfant. Ce qui me fait croire, ou qu’elle avoit déjà cessé de l’être, ou qu’au contraire elle l’étoit encore assez elle-même pour ne voir qu’un jeu dans le péril auquel elle s’exposoit.

J’étois tout entier pour ainsi dire à chacune de ces deux personnes & si parfaitement qu’avec aucune des deux il ne m’arrivoit jamais de songer à l’autre. Mais du reste rien de semblable en ce qu’elles me faisoient éprouver. J’aurois passé ma vie entiere avec Mlle. de Vulson sans songer à la quitter ; mais en l’abordant ma joie étoit tranquille & n’alloit pas à l’émotion. Je l’aimois sur-tout en grande compagnie, les plaisanteries, les agaceries, les jalousies même m’attachoient, m’intéressoient ; je triomphois avec orgueil de ses préférences près des grands rivaux qu’elle paroissoit maltraiter. J’étois tourmenté ; mais j’aimois ce tourment. Les applaudissemens, les encouragemens, les ris m’échauffoient, m’animoient. J’avois des emportemens, des saillies, j’étois transporté d’amour dans un cercle. Tête à tête j’aurois été contraint, froid, peut-être ennuyé. Cependant je m’intéressois tendrement à elle, je souffrois quand elle étoit malade : j’aurois donné ma santé pour rétablir la sienne, & notez que je savois très-bien par expérience ce que c’étoit que maladie & ce que c’étoit que santé. Absent d’elle j’y pensois, elle me manquoit ; présent, ses caresses m’étoient douces au cœur, non aux sens. J’étois impunément familier avec elle ; mon imagination ne me demandoit