Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/432

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lement, les lieux, les tems, les personnes, à ne se permettre aucune fiction, à ne broder aucune circonstance, à ne rien exagérer. En tout ce qui ne touche point à leur intérêt, ils sont dans leurs narrations de la plus inviolable fidélité. Mais s’agit-il de traiter quelque affaire qui les regarde, de narrer quelque fait qui leur touche de près ; toutes les couleurs sont employées pour présenter les choses sous le jour qui leur est le plus avantageux, & si le mensonge leur est utile & qu’ils s’abstiennent de le dire eux-mêmes, ils le favorisent avec adresse, & font en sorte qu’on l’adopte sans le leur pouvoir imputer. Ainsi le veut la prudence : adieu la véracité.

L’homme que j’appelle vrai fait tout le contraire. En choses parfaitement indifférentes, la vérité qu’alors l’autre respecte si fort, le touche fort peu, & il ne se fera gueres de scrupule d’amuser une compagnie par des faits controuvés, dont il ne résulte aucun jugement injuste, ni pour ni contre qui que ce soit vivant ou mort. Mais tout discours qui produit pour quelqu’un profit ou dommage, estime ou mépris, louange ou blâme contre la Justice & la vérité, est un mensonge qui jamais n’approchera de son cœur, ni de sa bouche, ni de sa plume. Il est solidement vrai, même contre son intérêt, quoiqu’il se pique assez peu de l’être dans les conversations oiseuses. Il est vrai en ce qu’il ne cherche à tromper personne, qu’il est aussi fidelle à la vérité qui l’accuse, qu’à celle qui l’honore, & qu’il n’en impose jamais pour son avantage, ni pour nuire à son ennemi. La différence donc qu’il y a entre mon homme vrai, & l’autre, est que celui du monde est très-rigoureusement fidelle à toute vérité qui ne lui coûte rien,