Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/433

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mais pas au-delà, & que le mien ne la sert jamais si fidellement que quand il faut s’immoler pour elle.

Mais, diroit-on, comment accorder ce relâchement avec cet ardent amour pour la vérité dont je le glorifie ? Cet amour est donc faux puisqu’il souffre tant d’alliage ? Non, il est pur & vrai : mais il n’est qu’une émanation de l’amour de la justice, & ne veut jamais être faux, quoiqu’il soit souvent fabuleux. Justice & vérité sont dans son esprit deux mots synonymes qu’il prend l’un pour l’autre indifféremment. La sainte vérité que son cœur adore ne consiste point en faits indifférents, & en noms inutiles, mais à rendre fidellement à chacun ce qui lui est dû aux choses qui sont véritablement siennes, en imputations bonnes ou mauvaises, en rétributions d’honneur ou de blâme, de louange ou d’improbation. Il n’est faux ni contre autrui, parce que son équité l’en empêche & qu’il ne veut nuire à personne injustement ; ni pour lui-même, parce que sa conscience l’en empêche, & qu’il ne sauroit s’approprier ce qui n’est pas à lui. C’est sur-tout de sa propre estime qu’il est jaloux ; c’est le bien dont il peut le moins se passer, & il sentiroit une perte réelle d’acquérir celle des autres aux dépens de ce bien-là. Il mentira donc quelquefois en choses indifférentes, sans scrupule & sans croire mentir, jamais pour le dommage ou le profit d’autrui, ni de lui-même. En tout ce qui tient aux vérités historiques, en tout ce qui a trait à la conduite des hommes, à la justice, à la sociabilité, aux lumieres utiles, il garantira de l’erreur, & lui-même, & les autres autant qu’il dépendra de lui. Tout mensonge hors de-là selon lui n’en est pas un. Si le Temple de Gnide est un