Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/460

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Mais il fut des tems plus heureux où, suivant les mouvemens de mon cœur, je pouvois quelquefois rendre un autre cœur content, & je me dois l’honorable témoignage que chaque fois que j’ai pu goûter ce plaisir je l’ai trouvé plus doux qu’aucun autre. Ce penchant fut vif, vrai, pur, & rien dans mon plus secret intérieur ne l’a jamais démenti. Cependant j’ai senti souvent le poids de mes propres bienfaits par la chaîne des devoirs qu’ils entraînoient à leur suite : alors le plaisir a disparu & je n’ai plus trouvé dans la continuation des mêmes soins qui m’avoient d’abord charmé qu’une gêne presque insupportable. Durant mes courtes prospérités beaucoup de gens recouroient à moi, & jamais dans tous les services que je pus leur rendre aucun d’eux ne fut éconduit. Mais de ces premiers bienfaits versés avec effusion de cœur naissoient des chaînes d’engagemens successifs que je n’avois pas prévus & dont je ne pouvois plus secouer le joug. Mes premiers services n’étoient aux yeux de ceux qui les recevoient que les arrhes de ceux qui les devoient suivre ; & dès que quelque infortuné avoit jeté sur moi le grappin d’un bienfoit reçu, c’en étoit fait désormais, & ce premier bienfoit libre & volontaire devenoit un droit indéfini à tous ceux dont il pouvoit avoir besoin dans la suite, sans que l’impuissance même suffît pour m’en affranchir. Voilà comment des jouissances très-douces se transformoient pour moi dans la suite en d’onéreux assujettissemens.

Ces chaînes cependant ne me parurent pas très-pesantes tant qu’ignoré du public je vécus dans l’obscurité. Mais quand une fois ma personne fut affichée par mes écrits, faute grave