Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/462

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de ma propre vertu, car il n’y en a point à suivre ses penchans & à se donner, quand ils nous y portent, le plaisir de bien faire. Mais elle consiste à les vaincre quand le devoir le commande, pour faire ce qu’il nous prescrit, & voilà ce que j’ai su moins faire qu’homme du monde. Né sensible & bon, portant la pitié jusqu’à la faiblesse & me sentant exalter l’âme par tout ce qui tient à la générosité, je fus humain, bienfaisant, secourable, par goût, par passion même, tant qu’on n’intéressa que mon cœur, j’eusse été le meilleur & le plus clément des hommes si j’en avois été le plus puissant, & pour éteindre en moi tout desir de vengeance il m’eût suffi de pouvoir me venger. J’aurois même été juste sans peine contre mon propre intérêt, mais contre celui des personnes qui m’étoient chères je n’aurois pu me résoudre à l’être. Dès que mon devoir & mon cœur étoient en contradiction, le premier eut rarement la victoire, à moins qu’il ne fallût seulement que m’abstenir ; alors j’étois fort le plus souvent, mais agir contre mon penchant me fut toujours impossible. Que ce soient les hommes, le devoir ou même la nécessité qui commandent quand mon cœur se tait, ma volonté reste sourde, & je ne saurois obéir. Je vois le mal qui me menace & je le laisse arriver plutôt que de m’agiter pour le prévenir. Je commence quelquefois avec effort mais cet effort me lasse & m’épuise bien vite, je ne saurois continuer. En toute chose imaginable ce que je ne fais pas avec plaisir m’est bientôt impossible à faire.

Il y a plus. La contrainte en désaccord avec mon desir suffit pour l’anéantir, & le changer en répugnance, en aversion