Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/463

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même, pour peu qu’elle agisse trop fortement, & voilà ce qui me rend pénible la bonne œuvre qu’on exige & que je faisais de moi-même lorsqu’on ne l’exigeoit pas. Un bienfoit purement gratuit est certainement une œuvre que j’aime à faire. Mais quand celui qui l’a reçu s’en fait un titre pour en exiger la continuation sous peine de sa haine, quand il me fait une loi d’être à jamais son bienfaiteur pour avoir d’abord pris plaisir à l’être, dès lors la gêne commence & le plaisir s’évanouit. Ce que je fais alors quand je cède est faiblesse & mauvaise honte, mais la bonne volonté n’y est plus, & loin que je m’en applaudisse en moi-même, je me reproche en ma conscience de bien faire à contre-cœur

Je sais qu’il y a une espèce de contrat & même le plus saint de tous entre le bienfaiteur & l’obligé. C’est une sorte de société qu’ils forment l’un avec l’autre, plus étroite que celle qui unit les hommes en général, & si l’obligé s’engage tacitement à la reconnaissance, le bienfaiteur s’engage de même à conserver à l’autre, tant qu’il ne s’en rendra pas indigne, la même bonne volonté qu’il vient de lui témoigner & à lui en renouveler les actes toutes les fois qu’il le pourra & qu’il en sera requis. Ce ne sont pas la des conditions expresses, mais ce sont des effets naturels de la relation qui vient de s’établir entre eux. Celui qui la premiere fois refuse un service gratuit qu’on lui demande ne donne aucun droit de se plaindre à celui qu’il a refusé ; mais celui qui dans un cas semblable refuse au même la même grâce qu’il lui accorda ci-devant frustre une espérance qu’il l’a autorisé à concevoir il trompe & dément une attente qu’il a fait naître. On sent