Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/465

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comment pourrois-je garder les mêmes sentimens pour ceux en qui je trouve le contraire de ce qui les fit naître ? Je ne les hais point, parce que je ne saurois haïr ; mais je ne puis me défendre du mépris qu’ils méritent ni m’abstenir de le leur témoigner.

Peut-être, sans m’en apercevoir, ai-je changé moi-même plus qu’il n’auroit fallu. Quel naturel résisteroit sans altérer à une situation pareille à la mienne ? Convaincu par vingt ans d’expérience que tout ce que la nature a mis d’heureuses dispositions dans mon cœur est tourné par ma destinée & par ceux qui en disposent au préjudice de moi-même ou d’autrui, je ne puis plus regarder une bonne œuvre qu’on me présente à faire que comme un piège qu’on me tend & sous lequel est caché quelque mal. Je sais que, quel que soit l’effet de l’œuvre, je n’en aurai pas moins le mérite de ma bonne intention. Oui, ce mérite y est toujours sans doute, mais le charme intérieur n’y est plus, & sitôt que ce stimulant me manque, je ne sens qu’indifférence & glace au-dedans de moi, & sûr qu’au lieu de faire une action vraiment utile je ne fais qu’un acte de dupe, l’indignation de l’amour-propre jointe au désaveu de la raison ne m’inspire que répugnance & résistance où j’eusse été plein d’ardeur & de zèle dans mon état naturel.

Il est des sortes d’adversités qui élèvent & renforcent l’âme, mais il en est qui l’abattent & la tuent ; telle est celle dont je suis la proie. Pour peu qu’il y eût eu quelque mauvais levain dans la mienne elle l’eût fait fermenter à l’excès, elle m’eût rendu frénétique ; mais elle ne m’a rendu que nul. Hors d’état