Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/474

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bles. C’est me venger de mes persécuteurs à ma manière, je ne saurois les punir plus cruellement que d’être heureux malgré eux.

Oui, sans doute la raison me permet, me prescrit même de me livrer à tout penchant qui m’attire & que rien ne m’empêche de suivre, mais elle ne m’apprend pas pourquoi ce penchant m’attire, & quel attroit je puis trouver à une vaine étude faite sans profit, sans progrès, & qui, vieux radoteur déjà caduc & pesant, sans facilité, sans mémoire me ramène aux exercices de la jeunesse & aux leçons d’un écolier. Or c’est une bizarrerie que je voudrois m’expliquer ; il me semble que, bien éclaircie, elle pourroit jeter quelque nouveau jour sur cette connaissance de moi-même à l’acquisition de laquelle j’ai consacré mes derniers loisirs.

J’ai pensé quelquefois assez profondément, mais rarement avec plaisir, presque toujours contre mon gré & comme par force : la rêverie me délasse & m’amuse, la réflexion me fatigue & m’attriste penser fut toujours pour moi une occupation pénible & sans charme. Quelquefois mes rêveries finissent par la méditation, mais plus souvent mes méditations finissent par la rêverie, & durant ces égaremens mon ame erre & plane dans l’univers sur les ailes de l’imagination dans des extases qui passent toute autre jouissance.

Tant que je goûtai celle-là dans toute sa pureté toute autre occupation me fut toujours insipide. Mais quand, une fois jeté dans la carriere littéraire par des impulsions étrangères, je sentis la fatigue du travail d’esprit & l’importunité d’une célébrité malheureuse, je sentis en même tems languir & s’at-